La ville de Bodrum, avec ses paysages mirifiques et ses plages ravissantes, est une des plus populaires destinations en Turquie pour les vacances des Roumains. Au-delà de ses attractions marines, c’est utile à savoir pour ceux intéressés d’un séjour extraordinaire au sud-ouest de la Turquie que la station touristique d’aujourd’hui, connue dans le passé sous le nom d’Halicarnasse, se trouve dans une région pleine d’histoire et des anciens vestiges fascinants. Etudiés et mis en valeur par des équipes internationales de scientifiques, y compris des chercheurs roumains, les anciens vestiges et artefacts de toute la région moderne de Muğla, vous attendent les découvrir pendant vos vacances.

Sur l’ancien éclat de la Carie et de ses dynastes entrés dans l’histoire comme constructeurs d’une de sept merveilles du monde, sur les nombreux villes bâties par eux et sur le fascinant centre religieux carien de Labraunda, vous pouvez apprendre plus d’un interview donné au Europunkt par Olivier Henry, le directeur du programme scientifique de ce site archéologique spécial, un des meilleurs connaisseurs de la civilisation de l’ancienne Carie, avec un doctorat portant sur l’archéologie funéraire carienne des périodes classique et hellénistique.

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Olivier Henry, à Labraunda

Europunkt: Bodrum et la région maritime de Muğla est une des plus populaires destinations touristiques de Turquie parmi les Européens, y compris les Roumains. Néanmoins, peu de gens connaissent qu’ils viennent ici en Carie, un territoire ancien avec une histoire riche. Quels sont les principaux moments de l’histoire de la région?

Olivier Henry: La région carienne a une très riche et très longue histoire. Celle-ci débute dans le courant de la préhistoire et a récemment été mise en évidence par les importantes collections de peintures rupestres découvertes dans le Latmos et qui datent du 4e millénaire avant J.-C.

Cependant, il est possible de dire que la période la plus significative de la Carie est celle du 4e siècle av. J.-C. A cette période, la Carie passe du statut de petite région côtière, composée d’une mosaïque de principautés sous le contrôle de puissances étrangères, à celle d’une véritable nation carienne. Cette transformation est due à l’accession au rang de Satrape de Carie d’une famille de dynastes locaux, les Hékatomnides. Le premier d’entre eux, Hékatomnos, est relativement méconnu, mais son fils aîné, Mausole, a gravé son nom dans l’histoire grâce notamment à l’édification d’une tombe monumentale unique, le Mausolée. Cette pièce d’architecture exceptionnelle fut érigée au centre de la nouvelle capitale carienne d’Halicarnasse, plus connue aujourd’hui sous le nom de Bodrum. La tombe dominait alors la ville de ses 45m de haut (comparez avec un immeuble moderne qui disposerait de 15 étages !).

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Réconstitution du Mausolée d’Halicarnasse/ Source: Bodrum Turkey Travel

L’œuvre de Mausole ne s’est cependant pas limitée à la construction de cette tombe. Lorsqu’il succède à son père, en 377 av. J.-C., il semble qu’il disposait d’un agenda très précis concernant la Carie, agenda qui transformerait la région en pays, la mosaïque de communautés indépendantes en nation. Il intervint sur trois principaux sujets. Le premier visa à urbaniser la région. Pour cela il édifia, ou contribua à faire édifier des villes ‘modernes’ un peu partout en Carie. Le second concerne l’économie. Il imposa une monnaie commune qui devint la base des échanges dans tout le sud-est égéen. Enfin, il donna aux communautés l’idée d’une culture commune qui permettait de réunir l’ensemble des populations cariennes.

Cette culture commune fut principalement construite autour d’un site, celui de Labraunda dans les montagnes du Latmos. Il s’agissait d’un petit sanctuaire rural, dépendant de la ville voisine de Mylasa (la moderne Milas). Mausole, ainsi que son frère Idrieus, transformèrent ce modeste sanctuaire en centre religieux, politique et économique de la Carie. Ils dotèrent le lieu d’une architecture édilitaire particulièrement impressionnante et y organisèrent des festivals auxquels tous les Cariens étaient conviés. Le sanctuaire de Labraunda, dédié au Zeus porteur de la double hache, connu un tel succès que les attributs du Dieu, et notamment la Labrys (la double hache sacrée) devinrent des symboles de la reconnaissance à la culture carienne jusque tard dans la période romaine.

Quels sont les principaux monuments anciens que vous recommandez aux touristes roumains de visiter dans la Carie?

Il existe plusieurs monuments importants à voir en Carie, même si beaucoup d’entre eux ont disparus et ne sont connus qu’à partir des sources littéraires antiques. Plus que des monuments ce sont des sites qu’il faut visiter, pour la beauté des lieux tout autant que la richesse des vestiges. Le site de Labraunda offre un panorama spectaculaire sur toute la région, ainsi que des vestiges exceptionnellement bien conservés. D’autres sites comme Cnidos, Euromos, Alinda, Caunos, Iasos, Herakleia sont tout aussi importants.

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Les établissements principaux de l’ancienne Carie

Il existe aussi de très nombreux musées dans la région qui offrent des collections époustouflantes. En premier lieu, celui de Bodrum qui est installé au cœur d’un château édifié par les chevaliers de St. Jean au 15e siècle. Il s’agit du tout premier musée turc dédié à l’archéologie sous-marine et ses collections sont uniques au monde.

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Le musée de Bodrum/ Source: kusadasi.info

Vous êtes directeur de fouilles de site de Labraunda. Comment on arrive au site?

La route qui mène au site de Labraunda n’est pas facile, du fait d’un trafic important lié à l’exploitation de mines de feldspath dans la région. On trouve cependant le site relativement aisément si l’on part depuis la ville de Milas. Il suffit de suivre les panneaux qui, depuis la grande voie de contournement, vous mèneront vers le nord et les montagnes du Latmos. Le site de Labraunda est situé à environ 15 km de Milas. Il est aussi possible d’atteindre Labraunda depuis le nord et les villes d’Aydın et de Çine, en suivant la route qui conduit à Bodrum.

Pourquoi un touriste devrait visiter Labraunda, vu l’accès assez difficile jusqu’au site?

Comme je le disais plus haut, Labraunda est un site essentiel pour la compréhension de l’histoire du sud-est égéen et fort attractif pour les touristes venues en Turquie.

On y trouve aussi des bâtiments particulièrement bien conservés, dont notamment le fameux Andrôn. Bâti par Idrieus, le petit frère de Mausole, il s’agissait d’une salle de banquet monumental qui servait aussi de salle du trône pendant les festivals.

Le site est aussi très bucolique car il se trouve à 750 m d’altitude, au cœur d’une forêt touffue. Tout est fait, à Labraunda, pour avoir l’impression de parcourir un site qui n’aurait que très peu changé depuis l’antiquité. C’est une expérience unique à vivre.

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Panorame sur la plaine de Milas, vue de l’acropole de Labraunda

Quelle est l’histoire de fouilles de Labraunda et quelle est la situation présente des recherches? Qui travaillent sur ce site et quelles sont les objectifs principaux pour le proche avenir?

Les fouilles de Labraunda ont débuté en 1948 sous la direction de Axel W. Persson, professeur d’archéologie à l’université d’Uppsala en Suède. Aujourd’hui, après 70 années de recherche, les études et les fouilles continuent à un rythme soutenu. L’équipe comporte une cinquantaine de personnes venues des quatre coins du monde. Cette année, par exemple, il y a plus de 10 nationalités représentées.

Pour moi il est essentiel de mettre en place des collaborations internationales qui sont, à mon sens, les seules qui permettent de faire un véritable travail scientifique. Il est tout aussi essentiel de faire se rencontrer les chercheurs d’horizons différents et de créer du lien sur le plan scientifique entre les chercheurs locaux et les collègues européens ou outre-atlantiques.

L’avantage principal du site de Labraunda est qu’il s’agit d’un sanctuaire. Il n’était donc pas soumis aux aléas des guerres et des mouvements de populations comme pouvaient l’être les villes dont la localisation pouvait évoluer avec le temps. Labraunda est resté un centre important pendant de très nombreux millénaires. Il n’a jamais bougé de place.

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Labraunda et la Carie doivent leur éclat au célèbre satrape Mausole

Le second avantage est que les visiteurs du site de Labraunda venaient de partout en Carie, et même parfois de l’étranger. Ils apportaient avec eux leur culture matérielle, vaisselle ou autre. On trouve donc à Labraunda un échantillon extrêmement représentatif de la culture carienne sur une très longue période.

L’objectif principal de notre recherche et de comprendre la formation et l’évolution du site dans le contexte régional. Ainsi nous nous posons deux questions corollaires : quelle fut l’influence de la politique régional sur l’évolution du site, et que nous apprennent les transformations du site sur les populations locales, tant au niveau politique, qu’économique, social ou spirituelle.

Nous nous efforçons donc d’approcher le site dans toute sa profondeur historique, depuis sa fondation au début de l’âge du Bronze (autour de 3500 av. J.-C.) jusqu’à la fin de la période byzantine autour du 13 siècle ap. J.-C.

Quelle est l’histoire de collaboration avec les chercheurs roumains?

Ce fut en 2013 que la première équipe roumaine intervint sur le site, sous la direction de Vasilica LUNGU. J’avais eu la chance de collaborer avec elle sur un autre site (Kelainai) quelques années auparavant. Lorsque j’ai repris la direction des fouilles de Labraunda, cette même année, j’ai cherché à mettre en place une solide équipe de céramologie dont le travail serait de reprendre l’ensemble de la documentation connue et à venir, afin de proposer une approche globale de la production dans la région. J’ai tout naturellement pensé à Vasilica, que je connaissais, et dont le travail est remarquable.

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Une partie de l’equipe roumaine de Labraunda: Vasilica Lungu (gauche) et Cristina Georgescu (droite), avec Görkem Cimen (centre)

Olivier Henry a une double affiliation institutionnelle, à l’IFEA (l’Institut français d’études anatoliennes, à Istanbul) et à l’ENS/PSL* (au laboratoire AOrOc) de Paris. C’est en 1998 qu’il a travaillé pour la première fois en Turquie, et il fête donc en ce moment sa vingtième saison de fouilles en Turquie. Sa thèse de doctorat, soutenue en 2005, portait sur l’architecture funéraire carienne des périodes classique et hellénistique. En 2010, après avoir passé deux ans aux Etats-Unis, puis une année au centre de recherche de l’université de Koç à Istanbul, il a obtenu le poste de pensionnaire scientifique archéologue de l’IFEA, en charge de projets archéologiques français en Turquie. En 2014, il a obtenu une Chaire d’Excellence PSL* à l’Ecole Normale Supérieure de Paris, au sein du laboratoire AOrOc. En 2015 il a obtenu le titre de Docent de l’université d’Uppsala.

Depuis 2013 il dirige les fouilles de Labraunda, à la suite de Lars Karlsson, professeur à l’université d’Uppsala.

 

 

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