Le macronisme, en tant que phénomène idéologique, est encore très difficile à appréhender. L’installation au pouvoir du nouveau président et de sa nouvelle équipe n’a pas permis de dissiper le flou idéologique qui entourait son projet politique, bien au contraire; le paradoxe n’est qu’apparent. En campagne, le macronisme s’était révélé sous la forme ultracompacte d’un noyau dur de propositions phares, qui se voulaient le plus offensives possibles. Il a été donc relativement facile d’en extraire ce qui semblait être l’axe directrice d’une nouvelle idéologie.

Inf. 406 - Macron

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Par leur nature même, les campagnes électorales sont pour les partis et les mouvements politico-idéologiques des exercices de cohérence. Une fois dissipé cet impératif stratégique, l’éthique de responsabilité prends le dessus et l’efficacité managériale finit par primer, floutant nécessairement la clarté et l’intransigeance de la ligne idéologique assumée. Déjà saisie au début du XXe siècle par les sociologues politiques, la tension entre éthique de responsabilité et éthique de conviction continue d’expliquer les cycles de vie de la quasi-totalité des projets idéologiques en contexte démocratique. Le socialisme mitterrandien d’après 1981 est d’ores et déjà un cas d’école paradigmatique dans le sens de cet « affaissement » idéologique. Mais nos démocraties modernes en recèlent bien d’autres, et il est conséquemment ardu d’expliquer le fond d’une idéologie en se rapportant exclusivement à la pratique du pouvoir. Elaborées en amont de cette pratique, les idées ont une existence parfois autonome. Plutôt que d’enregistrer simplement les écarts entre la théorie et la pratique – que ce soit pour se réjouir de la fin de l’histoire et la mort des idéologies ou, reflexe partisan, pour anathèmiser les « traitres » politiques – il est plus enrichissant d’organiser justement la confrontation entre le système idéologique et son application, entre les idées et la réalité, pour analyser comment, de façon quasiment dialectique, les tensions et les interactions entre les deux façonnent une nouvelle synthèse.

La gauche mitterrandienne, qui promettait de « changer la vie », ou la droite dure et décomplexé d’un Sarkozy étaient profondément ancrées dans l’idéologie, dans la mise en avant offensive des clivages sociétaux (pas les mêmes clivages bien sûr) ; mais, même dans le cadre institutionnel peu astreignant à la modération que représentait le régime de la Ve République, ils ont fait des compromis dont la saillance était proportionnelle à l’intransigeance doctrinaire qu’ils étaient censés incarnés. C’est également une lecture possible de l’échec du hollandisme, explicable par le décalage croissant entre une rhétorique de campagne fortement ancrée à gauche (lutte contre la grande finance, bouleversements sociétaux majeurs tel que l’ouverture du mariage aux couples non hétérosexuels, protection de l’environnement) et une pratique du pouvoir très centriste et social-démocrate.

Mais cette grille de lecture – celle de l’affaiblissement idéologique – ne semble pas pouvoir s’appliquer au projet idéologique de Macron. Contrairement à un Mitterrand, Holland ou Sarkozy, le nouveau président n’a jamais mis en avant sa radicalité idéologique ; tout au contraire, Macron et son équipe hétérogène, venus à la fois des milieux de droite que de gauche, sans oublier de pans importants de la « société civile », n’ont eu cesse de promouvoir un compromis centriste, qui avait comme principale liant d’impératif d’efficacité. La rhétorique ainsi développée et diffusée en campagne par Macron était sous de nombreux aspects plus proche du discours managérial propre aux grandes entreprises qu’à celle des partis politiques traditionnels.

Il serait pour le moins impropre donc de dire qu’une fois au pouvoir le macronisme se dilue dans le pragmatisme propre au decision-making étatique, car ce pragmatisme fut indéniablement l’une des grands axes autour duquel le candidat Macron a construit son projet.

Ces caveats de première importance étant posés, il faut avuer cependant que depuis que les instituions de l’Etat ont été acquises, et qu’En Marche a cessé d’être une machine de guerre électorale, la nature du macronisme est plus insaisissable et nébuleuse que jamais auparavant, et il est devenu quasiment impossible d’en appréhender effectivement le noyau dur. On peut raisonnablement estimer que, tout comme le hollandisme, le macronisme « de gouvernement » aura sa logique propre et s’émancipera des schémas fixés par le macronisme « de campagne ». Tout comme le hollandisme, cette mutation sera vraisemblablement impulsée plus par le premier ministre que par président. Pourtant, les parallèles s’arrêtent là.

Notre article tentera de réaliser une analyse de fond de la nature du projet idéologique porté par Macron et son équipe, à la fois lors des mois de campagne électorale et durant les premiers mois au pouvoir.

Le premier volet se concentrera sur la nature bicéphale du macronisme de gouvernement, soit pour être plus précis sur l’apport original du premier ministre Eduard Phillipe, ancien rocardien, membre de l’UMP et partisan d’Alain Juppé. Si l’on chercherait encore vainement un « philippisme » au sein du macronisme (contrairement au social libéralisme valsiste qui a fini par détourner totalement le hollandisme de ce qu’il était initialement), il y certainement une note spécifique, une teinte idéologique qui est propre à l’occupant de Matignon, et qui d’ores et déjà participe à la définition et redéfinition du phénomène macroniste.

Secondement, nous allons nous pencher sur les racines doctrinales, et sur les jeux des filiations idéologiques qui inscrivent le macronisme dans la continuité de l’histoire des idées de la Ve République. Le parcours de Macron débute à gauche, dans la mouvance rocardienne qui a nourri tellement des cadres socialistes (et des plus dissemblables, comme Manuel Valls et Benoit Hamon). L’évolution vers le centre, elle, amorcée par une collusion avec les milieux économiques privés, se fait en parallèle avec l’essor au sein du Parti Socialiste d’une véritable tendance social-libérale organisée, portée un temps par l’ancien patron du FMI, Dominique Strauss-Kahn. Après 2012, Macron, comme Valls, incarnera lors du quinquennat de François Hollande l’aile droite du hollandisme, et ne sera jamais tout à fait dissoluble dans celui-ci. Lors de la campagne, Macron quitte définitivement le rivage de la gauche, même social-démocrate ou social-libérale, laissant la ligne plus droitière apportée par certains membres proéminents de son équipe infuser progressivement son programme. Un exercice d’équilibrisme s’ensuit, qui rendra Macron difficile à encapsuler dans une culture politique ou une autre : à sa polémique sur la colonisation française (qu’il a traité de crime contre l’humanité), qui a soulevé un tollé à droite, répond son inattendue accolade de la France de la Manif Pour Tous, dans l’Obs de février 2017, lorsque le candidat s’aliène notamment Christine Taubira en critiquant durement la manière dont la loi ouvrant le mariage aux couples gay a été élaborée, comme une humiliation voire comme un affront envers les pans plus conservateurs de l’opinion.

Troisièmement, l’accent tombera sur les spécificités du centrisme de Macron, et son rapport ambigu avec les autres grands centrisme « historiques » français : depuis le kennedyisme à l’européenne de Jean Lecanuet jusqu’au centrisme de Bayrou, en passant par Valery Giscard d’Estaing et le « technocrate » Raymond Barre.  Nous analyserons dans un même mouvement, outre les thématiques qui se recoupent, comment Macron a mis en avant – ou pas – son positionnement centriste dans sa communication de campagne : nous allons ainsi voir la façon dont le candidat Macron a habilement réussi, en empruntant des éléments rhétoriques à la fois au discours traditionnel du centre et à celui des extrêmes, à politiser son prétendu apolitisme, engendrant une synthèse inédite : le centrisme anti-système.

Le dernier volet se place dans une optique dépassant le cadre national, envisageant le macronisme dans un contexte européen plus large. L’indéniable succès des idées de Macron a revitalisé toute un pan de la réflexion politique européenne libérale précédemment en défensive devant l’essor du nationalisme identitaire et le renouveau de la gauche altermondialiste. Mais ce mouvement d’idée est-il une réaction épidermique, ou est-ce qu’il s’inscrit dans une relecture plus ample du libéralisme modéré qui tente de se réinventer loin du néolibéralisme droitisant qui, depuis les années 1980, semble constituer le fer de lance doctrinaire de la pensée libérale. Si tel est le cas, quelles sont les axes fondamentaux – ou plutôt le fil rouge – de cette relecture : l’Europe, la société civile, l’apolitisme ?

Pour ancrer solidement notre analyse dans le concret, nous allons mettre l’accent plus spécifiquement sur la Roumanie, où le centre droit, dispersé et dans une position délétère depuis une victoire sans ambiguïté du parti social-démocratie aux élections de 2016, tente de se reconstruire à la fois de point de vue organisationnel et idéologique.

 

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